Dans son dernier rapport sur l’adoption européenne de la crypto, Chainalysis place la Russie en tête, avec 376,3 milliards de dollars reçus entre juillet 2024 et juin 2025. C’est un basculement net du centre de gravité européen, où Londres et Berlin passent derrière Moscou. Elle raconte un usage de la crypto à la fois plus institutionnel et plus “DeFi” qu’ailleurs en Europe, et elle s’inscrit dans un contexte géopolitique tendu.
Un leadership assumé, chiffré et en accélération
La Russie s’impose. Chainalysis chiffre à 376,3 milliards de dollars les montants reçus, loin devant le Royaume-Uni, relégué autour de 273,2 milliards. La progression d’une année sur l’autre est impressionnante.
Pour la Russie, il s’agit de +48 %, soit un écart qui se creuse vis-à-vis des grandes économies d’Europe de l’Ouest. Ces données confirment le déplacement de la demande crypto vers l’Est du continent et l’installation d’un nouvel axe d’adoption.
Le cœur du boom ne tient pas seulement au “retail”. Les transferts de très grande taille, au-delà de 10 millions de dollars, bondissent de 86 % en Russie, presque le double du rythme observé dans le reste de l’Europe.
Ce signal est typique d’un marché où les acteurs professionnels et quasi-institutionnels prennent la main sur les flux. Autrement dit, la crypto y sert de plus en plus à des usages financiers structurés, pas uniquement à la spéculation opportuniste.
En effet, le contexte compte. Les sanctions et les frictions de paiement ont poussé entreprises et opérateurs à explorer des rails alternatifs. La conséquence, visible dans les volumes, est une préférence croissante pour des instruments numériques capables de traverser les frontières sans passer par les canaux bancaires traditionnels. C’est précisément là que la Russie se démarque aujourd’hui dans l’écosystème crypto européen.
DeFi : huit fois plus d’activité, un signe d’appropriation rapide
Le second moteur de ce leadership est la finance décentralisée. Selon Chainalysis, l’activité DeFi en Russie a été multipliée par environ huit au début de 2025. Au-delà du chiffre, la dynamique indique une montée en compétence des utilisateurs.
Ils ne se contentent plus d’acheter des actifs, ils interagissent avec des protocoles, gèrent de la liquidité, arbitrent des rendements. En effet, c’est un saut qualitatif qui rapproche le marché russe des standards des écosystèmes les plus matures.
Cette adoption DeFi ne se fait pas dans le vide. Elle s’appuie sur des poches d’ingénierie logicielle déjà solides. Un appétit pour l’automatisation des flux et une recherche d’outils moins dépendants des juridictions occidentales. On observe aussi une porosité croissante entre retail averti et de professionnels, avec des stratégies de gestion qui migrent des plateformes centralisées vers des protocoles on-chain.
Pour l’Europe au sens large, l’enseignement est double. D’une part, la demande de services financiers non bancaires progresse malgré, voire grâce aux contraintes macro et réglementaires. D’autre part, l’avance technique créée par cet usage intensif de la DeFi peut se transformer en avantage compétitif régional. Si elle s’accompagne d’une infrastructure légale suffisamment claire pour attirer les capitaux.
Le rôle des stablecoins : A7A5, un cas d’école qui dérange
Impossible d’expliquer la trajectoire russe sans évoquer les stablecoins. Le plus controversé, A7A5, indexé sur le rouble et émis au Kirghizstan, illustre la fonction “pont” de ces jetons pour les paiements transfrontaliers.
Lancé en 2025, il est devenu en quelques mois le plus grand stablecoin non libellé en dollar. Il a une capitalisation ayant touché environ 500 millions de dollars fin septembre, dépassant l’EURC de Circle. Ce statut a déclenché une réaction politique immédiate en Europe.
L’Union européenne envisage désormais de sanctionner A7A5, estimant que l’actif sert à contourner les mesures existantes. Washington a, de son côté, relié A7A5 et ses réseaux de négociation (Grinex, successeur de Garantex) à des flux illicites et à des opérations de rançongiciel totalisant près de 100 millions de dollars. En effet, ces griefs se sont traduits par des sanctions financières visant des sociétés et individus impliqués, et par une pression croissante sur les contreparties européennes.
Au-delà des polémiques, l’économie réelle pèse. Des enquêtes de presse ont documenté des volumes de plusieurs milliards traités par A7A5 en quelques mois, alimentés par des besoins de paiements d’import-export et la recherche d’un substitut aux rails dominés par le dollar.
C’est l’autre face de l’adoption. La crypto, ici, n’est pas un produit de “trading”, mais une tuyauterie financière de substitution, avec tous les risques de conformité que cela implique.


