Entre le 28 mai et le 5 juin, le Trésor américain procède à une série de règlements de bons et de coupons totalisant environ 150 milliards de dollars.
Ce drainage concentré de liquidités pourrait, selon Michael Kramer, fondateur de Mott Capital Management, pousser le Bitcoin bien en dessous de ses niveaux actuels proches de 73 000 $. Le calendrier prévoit 15 milliards de dollars de bons du Trésor (T-bills) ce jeudi, 47 milliards de règlements de coupons vendredi, 68 milliards lundi, 16 milliards mardi, et un dernier règlement de 5 à 15 milliards le 4 juin.
Le mécanisme est aussi simple que redoutable : lorsque le Trésor vend de nouveaux titres, les fonds des investisseurs sont transférés vers le compte du Trésor à la Réserve fédérale, retirant ainsi des réserves du système bancaire et réduisant le capital disponible pour les actifs à risque. Le Bitcoin, déjà en baisse de 11 % par rapport à son récent sommet au-dessus de 82 500 $, a brisé le support des 75 000 $ qui tenait depuis un mois. Pour Kramer, ce signal technique confirme que les conditions de liquidité se durcissent déjà avant les journées de règlement les plus lourdes.
La question cruciale pour le marché est désormais de savoir si ce retrait de 150 milliards de dollars représente un vent contraire technique passager ou le déclencheur d’un repli structurel plus profond, supprimant le plancher de demande sur lequel l’actif s’appuie depuis ses points bas de février.
Opérations du Trésor : comment la « plomberie » vide les marchés à risque
Le Compte Général du Trésor (TGA) fait office de compte courant du gouvernement auprès de la Réserve fédérale. Lorsque le Trésor émet et règle de nouveaux titres, les liquidités passent des réserves des banques commerciales vers le TGA, réduisant directement la base monétaire des marchés financiers. Pour les actifs à risque, l’effet est comparable à un appel de marge systémique : moins de liquidités, des coûts de financement plus élevés et un appétit réduit pour la volatilité.

Cette dynamique est récurrente et mesurable. En août 2025, David Duong, analyste chez Coinbase, estimait qu’une reconstitution du TGA d’environ 400 milliards de dollars était le principal moteur de la faiblesse des actifs à risque. Un cycle ultérieur a vu le TGA grimper de 200 milliards pour atteindre 965 milliards fin octobre 2025, coïncidant avec une chute de 36 % du Bitcoin depuis son record de 126 210 $ jusqu’à 81 000 $ en janvier, un mouvement que Arthur Hayes a explicitement lié à cette extraction de liquidités.
Ce qui différencie l’épisode actuel des cycles précédents est l’épuisement quasi total de la facilité de prise en pension (reverse repo), qui servait autrefois de tampon pour absorber les émissions du Trésor sans impacter directement les réserves bancaires. Ce bouclier est passé de plus de 2 000 milliards à moins de 50 milliards de dollars. Comme l’indique Kramer : « Le Bitcoin est souvent un meilleur indicateur de liquidité que la plupart des autres instruments. Si les règlements du Trésor assèchent le système, le Bitcoin pourrait chuter lourdement. »
Un canal de transmission supplémentaire passe par les émetteurs de stablecoins, qui détiennent plus de 120 milliards de dollars en bons du Trésor. Les cycles d’émission agressifs peuvent forcer des rachats, réduisant l’offre de stablecoins et contractant la liquidité native du secteur crypto.
Structure de prix du Bitcoin : les niveaux clés à surveiller
Le Bitcoin s’échange actuellement autour de 73 000 $, sous une zone de support autrefois solide située entre 75 000 $ et 76 800 $. Cette cassure n’est pas seulement technique : les données on-chain montrent qu’un large groupe de détenteurs à court terme a acheté entre 76 000 $ et 80 000 $. Ces investisseurs sont désormais « sous l’eau » et pourraient devenir une source de capitulation plutôt qu’un soutien au prix.

K33 Research a identifié le seuil de 83 000 $ comme le point mort pour de nombreux détenteurs d’ETF Bitcoin au comptant. Le maintien sous ce niveau favorise historiquement les sorties de capitaux institutionnels. Les récentes sorties des ETF Bitcoin approchant 1,26 milliard de dollars confirment que le désengagement institutionnel est déjà en cours avant même le pic des règlements.
Le support immédiat à surveiller est celui des 70 000 $, un seuil psychologique majeur. En dessous, la zone de demande suivante se situe entre 65 000 $ et 67 000 $. À l’inverse, une reconquête des 75 000 $ avec un volume important invaliderait le scénario baissier, signalant que le marché a absorbé le choc de liquidité sans destruction structurelle de la demande.
Un choc de liquidité qui s’ajoute aux vents contraires
Cette opération du Trésor ne survient pas de manière isolée. Le Bitcoin doit déjà faire face aux sorties des ETF, à un repositionnement prudent des institutions et à un dollar fort. L’action de prix de l’Ether (ETH) apporte un éclairage supplémentaire : l’ETH est tombé sous les 2 000 $ pour la première fois depuis mars, tandis que l’intérêt ouvert sur les contrats à terme a atteint un record de 16 millions d’ETH malgré la baisse des prix.
Cette divergence — hausse de l’intérêt ouvert contre baisse des prix — indique des positions courtes (short) agressives par effet de levier. Les traders sophistiqués semblent parier sur une poursuite de la baisse plutôt que sur un achat à bon compte. Dans ce contexte, l’ensemble du complexe crypto est vulnérable à une cascade de liquidations.
Les analystes macroéconomiques estiment qu’une reconstitution du cash du Trésor de 500 à 600 milliards de dollars sur plusieurs mois peut brider le Bitcoin pendant tout un trimestre. L’opération actuelle de 150 milliards n’est peut-être qu’un épisode d’un processus saisonnier plus vaste. Le scénario haussier nécessite que le Bitcoin tienne les 70 000 $ jusqu’aux règlements finaux du 5 juin, tandis qu’une clôture quotidienne sous ce niveau confirmerait la mainmise des ours sur le marché.
